Technologie et société

IA, emploi et grande divergence mondiale : Cai Fang sur l'avenir du marché du travail chinois

Comment un économiste chinois de premier plan comprend-il la disruption de l'IA sur le marché du travail ? Dans son nouveau livre, Cai Fang avance que la superposition de la transition démographique et de la révolution technologique déterminera le destin de convergence ou de divergence des économies chinoise et mondiale.

Introduction : l'avertissement d'un économiste

Au début des années 2020, l'économie mondiale se trouve à un carrefour singulier. D'un côté, le dividende démographique qui a soutenu l'essor de la Chine pendant plus de quatre décennies s'épuise ; de l'autre, l'intelligence artificielle commence à révéler, à une vitesse sans précédent, son potentiel de bouleversement de tous les secteurs. Le débat public se concentre pour l'essentiel sur les miracles technologiques ou les batailles de marché. Mais pour Cai Fang, membre du Comité académique de l'Académie chinoise des sciences sociales et ancien vice-président de celle-ci, la vraie question est plus froide : lorsque l'intelligence des machines rencontre le vieillissement démographique, qu'arrive-t-il au plus grand marché du travail du monde ?

Dans son dernier ouvrage, *Nouvelles tendances de l'emploi en Chine : comment l'intelligence artificielle remodèle le marché du travail*, Cai Fang dépasse le débat courant sur « quels emplois vont disparaître » pour poser une question structurelle plus profonde : lorsqu'une technologie à usage général transforme en profondeur le travail, facteur de production central, comment l'ensemble du système économique doit-il s'adapter ? Publié par China CITIC Press, ce livre n'est pas un manifeste futuriste, mais une tentative théorique systématique — enracinée dans la réalité démographique et institutionnelle particulière de la Chine — visant à théoriser l'impact de l'IA sur l'emploi.

La superposition du tournant démographique et du choc de l'IA

Longtemps, la position de la Chine dans l'ordre économique mondial a été étroitement liée à la taille de sa population. Mais cette ère touche à sa fin. La population en âge de travailler diminue en Chine depuis plus de dix années consécutives et le vieillissement s'accélère. Dans ce contexte, l'IA présente un paradoxe : d'un côté, l'automatisation et l'intelligence algorithmique peuvent compenser l'insuffisance de l'offre de travail et soutenir la croissance de la productivité ; de l'autre, la substitution pilotée par l'IA risque de frapper les emplois dont les compétences sont les plus routinisables — un risque d'autant plus aigu en Chine que son filet de protection sociale et ses institutions du marché du travail sont encore en évolution.

Ce qui fait l'originalité de l'analyse de Cai Fang, c'est son insistance sur l'urgence. L'IA n'est pas un événement lointain ; elle remodèle le marché du travail en temps réel. De ChatGPT à DeepSeek, le déploiement rapide des grands modèles de langage fait passer la discussion de la déduction théorique aux défis concrets de politique publique. Le Sommet pour l'action sur l'intelligence artificielle tenu à Paris en février 2025 — où 60 pays, dont la Chine, ont signé une déclaration sur une IA inclusive et durable — montre que l'emploi est devenu un enjeu de gouvernance mondiale, et non plus une simple préoccupation domestique.

De ChatGPT à DeepSeek : le « moment Toyota » d'une trajectoire technologique

La start-up chinoise d'IA DeepSeek, fondée en 2023, a vu son ascension décrite par les médias occidentaux comme un « moment Spoutnik » — une métaphore aux accents de guerre froide, qui reconnaît à la fois une percée technologique majeure et exprime l'inquiétude face à l'intensification de la concurrence internationale dans l'IA. Mais un lecteur, dans une lettre au *Financial Times* britannique, a proposé une comparaison plus éclairante : le « moment Toyota ». Toyota n'a pas inventé l'automobile, mais a transformé l'industrie automobile grâce à des méthodes de production au plus juste et efficaces, rendant les voitures fiables accessibles à des milliards de personnes. De même, le modèle « compact et performant » de DeepSeek réduit les coûts par l'optimisation algorithmique, se concentre sur les applications verticales et s'adapte au contexte chinois, permettant à l'IA de s'intégrer plus rapidement dans le travail et la vie quotidiens.Cette distinction va bien au-delà de la stratégie d’entreprise. Le récit « Spoutnik » considère l’IA comme une compétition géopolitique à somme nulle, où le gain d’un pays est nécessairement la perte d’un autre. Le récit « Toyota », quant à lui, suggère que les percées de l’IA les plus profondes pourraient provenir d’innovations qui démocratisent la technologie — réduisant les coûts, l’intégrant dans la vie quotidienne et créant une nouvelle valeur économique dans un large éventail de secteurs. Pour un pays comme la Chine, qui possède à la fois la plus grande main-d’œuvre du monde et un vaste marché intérieur, une voie axée sur l’efficacité pourrait avoir plus de sens qu’une course à l’IA générale. Elle pourrait même permettre aux économies en développement, longtemps contraintes par des infrastructures et des ressources limitées, de faire un bond en avant et d’entrer dans l’ère de l’IA.

L’écho historique de la Grande Divergence

Cai Fang propose une analogie historique frappante. La révolution industrielle a donné naissance à la « Grande Divergence » — quelques pays occidentaux se sont rapidement élevés, tandis qu’une grande partie du monde restait en retard. La fin du XXe siècle a ensuite vu la « Grande Convergence », portée par la mondialisation, où les économies en développement, en particulier la Chine, ont réduit l’écart avec les pays développés. Aujourd’hui, l’IA pourrait briser cette trajectoire, dans une direction encore indéterminée.

Si l’IA était monopolisée par une poignée d’économies développées et de grands géants technologiques, elle pourrait creuser les inégalités et recréer de nouvelles divisions. Mais si les technologies de l’IA devenaient bon marché, facilement adaptables et largement diffusées, elles pourraient permettre aux pays en développement de contourner le stade de l’industrialisation traditionnelle. En ce sens, le choix de la Chine n’est pas seulement une affaire intérieure. En tant que leader mondial de la recherche en IA et du déploiement de robots, et en tant que pays ayant déjà sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté, sa capacité à gérer avec succès la transition de l’emploi enverra un signal à l’ensemble du Sud global.

Mais Cai Fang prévient que le résultat n’est pas prédéterminé. Il dépend des choix collectifs de l’humanité — l’essentiel étant de savoir si les cadres politiques peuvent innover aussi rapidement que la technologie elle-même.

Capital humain et nouveau modèle économique : la clé des politiques

L’appel du livre en faveur d’une « innovation des modèles économiques et des stratégies d’investissement en capital humain » n’est pas un simple slogan politique ; il répond à une réalité incontournable : le modèle de croissance fondé sur le surplus de main-d’œuvre et l’industrie manufacturière orientée vers l’exportation a épuisé son potentiel. La prochaine étape de la modernisation chinoise nécessite ce que les économistes appellent une « croissance intensive », portée par la productivité, la montée en compétences et l’adaptation créative.

L’insistance de Cai Fang sur le capital humain doit être comprise dans ce contexte. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les dépenses d’éducation, mais de construire un système d’apprentissage tout au long de la vie qui permette aux travailleurs de se requalifier en permanence dans un monde où l’automatisation s’accélère. Cela implique également de repenser le contrat social : comment garantir un revenu à ceux qui sont touchés par les perturbations technologiques, et comment s’assurer que les bénéfices de l’IA soient largement partagés plutôt qu’accaparés par une petite élite. Sa participation au Comité consultatif de haut niveau sur l’emploi de la Banque mondiale montre que ces questions sont inscrites à l’agenda mondial.

Par ailleurs, la troisième session plénière du 20e Comité central du Parti communiste chinois a déjà défini les orientations générales de l’approfondissement global des réformes. Les travaux de Cai Fang fournissent une base intellectuelle à ces réformes, reliant le concept abstrait de « nouvelles forces productives de qualité » aux réalités concrètes de l’emploi et de la stabilité sociale.

Conclusion : les choix façonnent l’avenir Le débat sur la question de savoir si l'IA conduira à une nouvelle « grande divergence » ou à une « grande convergence » n'est pas une question purement académique. C'est un choix générationnel. Pour la Chine, le défi est double : elle doit rechercher un leadership mondial en matière d'IA au moment même où son dividende démographique s'estompe. Pour le monde, la question est de savoir si les bénéfices de cette technologie seront disputés ou partagés.

L'ouvrage de Cai Fang n'offre pas de réponse simple. Mais il établit un cadre de réflexion qui transcende le tumulte. À une époque où les percées technologiques sont fréquentes mais où la compréhension structurelle se fait rare, la voix d'un économiste rigoureux doté d'une vision à long terme devient de plus en plus indispensable. L'avenir de l'emploi — en Chine comme dans le monde — sera écrit par des facteurs autres que les algorithmes : à savoir les choix politiques et les innovations institutionnelles que l'humanité prend aujourd'hui.

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Liens sources

  1. https://www.eastisread.com/p/cai-fang-theorising-ais-impact-onPrincipal

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