Affaires mondiales

Quand le « réoctroi de subventions » devient la nouvelle norme mondiale de la philanthropie : pourquoi l’expansion des intermédiaires ne fait-elle qu’amplifier la crise de responsabilité ?

La conservation et la philanthropie climatique dépendent rapidement des réattributions de fonds et des intermédiaires pour acheminer l’argent plus vite aux organisations locales ; mais à mesure que la chaîne de financement s’allonge, les ressources, le pouvoir et la redevabilité qui atteignent réellement le terrain n’augmentent pas nécessairement au même rythme.

L’argent n’a pas disparu, il a simplement été re-hiérarchisé

L’un des changements les plus marquants de la philanthropie mondiale consacrée à la protection de l’environnement et au climat au cours de la dernière décennie ne concerne pas tant les fluctuations du volume total des financements que l’évolution de leurs circuits. De plus en plus de fondations ne versent plus directement des subventions aux organisations locales ; elles les distribuent plutôt par l’intermédiaire d’organismes de résubvention, de plateformes de coalition ou de réseaux intermédiaires « mutualisables ». En apparence, ce modèle est plus efficace et davantage conforme aux exigences de conformité des gros financements ; en réalité, il est en train de remodeler le système philanthropique en une structure hiérarchisée plus complexe.

La portée de ces évolutions dépasse largement la philanthropie environnementale elle-même. Elles révèlent une tendance plus générale dans la répartition mondiale des ressources : dans un contexte de risques accrus, de durcissement réglementaire et de convergence des normes linguistiques et financières, ceux qui sont réellement capables de franchir les seuils institutionnels ne sont souvent plus les personnes les plus proches des communautés, mais celles que le système international peut le mieux पहचानner.

Dans un pays archipélagique comme l’Indonésie, ce changement est particulièrement visible. Les organisations communautaires locales doivent faire face simultanément à l’enregistrement juridique, aux règles relatives aux fonds transfrontaliers, aux exigences d’audit, aux normes financières internationales et à la pression des rapports multilingues. Pour les petites structures, intégrer directement le système international des bailleurs n’est pas seulement une question de « manque de ressources » ; c’est aussi, plus fondamentalement, un manque de format reconnu par le système. Ainsi, l’émergence d’intermédiaires semble offrir une solution : ils absorbent les coûts de conformité, assument le risque à la place des autres, puis réorientent les fonds vers des partenaires de terrain.

Mais le problème est que cette « absorption » n’équivaut pas, par nature, à un « transfert de pouvoir ».

Le véritable moteur de l’expansion des intermédiaires : non pas la confiance, mais la gérabilité

Du point de vue des fondations, il est facile de comprendre pourquoi les mécanismes de résubvention se sont rapidement développés. Ils permettent de regrouper plus facilement les fonds, de les auditer plus aisément et de les justifier plus clairement auprès des conseils d’administration, des régulateurs et du public. Ils transforment des projets locaux dispersés en portefeuilles gérables, et des relations sociales complexes en chaînes de résultats pouvant être déclarées.

C’est précisément là que réside l’une des logiques fondamentales du système international de financement contemporain : ce n’est pas celui qui est le plus proche du problème qui obtient le plus facilement des fonds ; c’est celui que le système peut lire le plus aisément, qui a le plus de chances de recevoir des ressources. Ainsi, la « lisibilité » devient une nouvelle infrastructure. Les rapports en anglais, les cadres logiques, les dispositifs de suivi-évaluation, les registres de risques, les normes comptables : ce qui relevait à l’origine d’outils de gestion est en train de devenir des conditions d’accès au capital mondial et aux réseaux philanthropiques.

Ce changement ne se limite pas aux domaines de la protection de l’environnement et du climat. Qu’il s’agisse d’aide humanitaire, de développement local, de santé publique ou de programmes éducatifs transnationaux, tous dépendent de plus en plus d’« organisations intermédiaires » pour réduire les coûts de transaction. Mais dans le même temps, la réduction des coûts peut aussi élever les barrières : les petites organisations qui ne peuvent réellement pas supporter le fardeau de la conformité ont, en fait, encore plus de mal à accéder directement aux financements.

Cela explique pourquoi le modèle intermédiaire est souvent « décentralisé » en apparence, mais peut en réalité produire une « recentralisation ». Il ne s’agit pas simplement de déléguer le pouvoir, mais de le reconditionner sous une forme plus professionnelle, plus neutre et plus technicisée.

Parfois, le « renforcement des capacités » consiste surtout à rendre les organisations locales plus semblables aux bailleursL’un des arguments de défense les plus courants des bailleurs est que les mécanismes intermédiaires peuvent aider les organisations locales à renforcer leurs capacités et, à terme, à obtenir un financement direct. Mais il existe ici un paradoxe souvent négligé : la « capacité » est bien souvent définie comme une capacité que les bailleurs peuvent comprendre, et non comme celle dont les communautés ont réellement besoin.

Lorsque l’on demande aux organisations locales d’apprendre les tableaux budgétaires, les cadres de performance, les récits en anglais et les systèmes de suivi complexes, ce qui s’améliore n’est pas nécessairement leur capacité de gouvernance, mais plutôt leur aptitude à se conformer au langage institutionnel externe. En d’autres termes, une grande partie de ce qu’on appelle la « capacité » s’apparente davantage à une formation à la conformité qu’à un renforcement de l’autonomie organisationnelle.

Il ne s’agit pas seulement d’une question de langage, mais aussi de pouvoir. Car dès lors que la définition de ce qu’est une « organisation mature » est monopolisée par des systèmes externes, les organisations locales sont contraintes d’évoluer vers un même modèle. Il en résulte que les institutions les plus conformes à la logique du financement international obtiennent plus facilement des fonds de manière durable, tandis que les organisations plus proches des pratiques locales, mais s’exprimant autrement, deviennent plus difficiles à voir.

C’est précisément là que réside le principal danger des systèmes intermédiaires : ils peuvent, sans le vouloir, sélectionner des « organisations locales qui ressemblent davantage à des institutions internationales », plutôt que des « organisations locales mieux adaptées à la gouvernance locale ».

Le problème ne réside pas dans l’intermédiaire en soi, mais dans sa volonté ou non de se retirer

Si les mécanismes de réattribution des subventions ont une nécessité pratique, la vraie question n’est pas de savoir s’il faut des intermédiaires, mais si ceux-ci disposent d’un mécanisme de sortie. À l’heure actuelle, la structure d’incitation de la plupart des institutions favorise la croissance : davantage de partenaires, davantage de régions, davantage de projets, davantage de budgets. Presque aucun bailleur ne fixe comme objectif de performance la réduction du rôle d’intermédiaire, et encore moins nombreux sont ceux qui exigent des organisations financées qu’elles expliquent publiquement à quel moment elles réduiront leur part de redéploiement des fonds, ou à quel moment elles transféreront directement la relation aux organisations locales.

Cela rend les intermédiaires très susceptibles de passer d’un outil transitoire à une infrastructure permanente.

Dans l’histoire du développement international et du financement climatique, ce n’est pas une situation inhabituelle. De nombreux mécanismes initialement conçus comme temporaires ont fini par évoluer en niveaux intermédiaires durables : leur raison d’être est passée de « combler un vide » à « nécessaire », puis à « indispensable ». Une fois ce stade atteint, les intermédiaires acquièrent leurs propres intérêts, budgets et inerties organisationnelles, tandis que les organisations de terrain qu’ils étaient censés soutenir se retrouvent au contraire prisonnières d’une relation de dépendance continue.

À long terme, cette structure modifie la répartition du pouvoir dans l’ensemble de l’écosystème philanthropique. Ceux qui détiennent réellement le pouvoir de définir les ressources ne sont plus la relation la plus directe entre financeurs et bénéficiaires, mais ceux qui peuvent décider qui est vu, qui est reconnu, et qui peut passer à travers le système.

Les organisations du Sud global ne manquent pas seulement d’argent, elles manquent de capacité de pénétration institutionnelle

De nombreuses discussions sur la « localisation » ramènent souvent le problème à un simple manque de financement. Mais la réalité est plus profonde : nombre d’organisations du Sud global ne manquent pas de capacités, elles manquent de capacité à traverser les systèmes institutionnels internationaux. Elles peuvent avoir des bases communautaires, une expérience de gouvernance locale et des capacités de mise en œuvre concrètes, mais ne pas disposer de la structure juridique, de la capacité d’audit ou de la crédibilité transnationale nécessaires pour entrer dans le système mondial de financement.

C’est une forme typique d’inégalité mondiale : ce n’est pas que les organisations du Sud soient sans importance, mais que leurs formes organisationnelles ne soient pas, par défaut, considérées comme « finançables ».Il s’agit d’une forme typique d’inégalité mondiale : ce n’est pas que les organisations du Sud global soient sans importance, mais plutôt que leur forme organisationnelle n’est pas, par défaut, considérée comme « finançable ». Ainsi, les plateformes intermédiaires sont devenues des traducteurs institutionnels, aidant les actions locales à entrer dans le langage des financements mondiaux. Mais plus le traducteur devient important, plus le locuteur d’origine risque d’être marginalisé.

Cette structure est particulièrement sensible dans les domaines du climat et de la protection, car ces projets mettent justement l’accent sur la cogouvernance communautaire, la participation des peuples autochtones et les savoirs locaux. Pourtant, plus on insiste sur le fait de « faire parvenir les fonds à la base », plus une réalité apparaît au grand jour : les flux de capitaux eux-mêmes restent fortement influencés par le capital du Nord, la gouvernance des fondations et les cadres réglementaires internationaux.

Autrement dit, la localisation dans le secteur philanthropique n’est pas seulement une question morale, mais une question de gouvernance mondiale. Elle implique qui est légitime pour représenter le local, qui peut définir le risque, qui peut interpréter les résultats et qui a le pouvoir de décider des trajectoires des ressources.

Le nouvel ordre international passe de « l’aide directe » à des « réaffectations contrôlées »

Si l’on replace ce phénomène dans une structure internationale plus vaste, il reflète en réalité un changement plus large : la répartition mondiale des ressources passe de relations directes à des relations contrôlées.

Qu’il s’agisse de fonds publics, d’aide au développement, de financement climatique ou d’engagements ESG des entreprises, les financements dépendent de plus en plus de niveaux intermédiaires pour gérer la responsabilité juridique, le risque politique et le risque de réputation. Le système mondial n’a pas renoncé à investir dans le Sud ; il a simplement ajouté en amont des étapes de sélection, de certification et d’amortissement. Le résultat est que les ressources semblent plus dispersées, alors que le contrôle réel devient plus concentré.

C’est aussi pourquoi, aujourd’hui, discuter de l’expansion du regranting dans la philanthropie de conservation ne peut pas se limiter à ses bonnes intentions. Cela reflète une tendance de fond : dans un contexte de baisse de confiance mondiale, de tensions géopolitiques et de durcissement réglementaire, le système international tend davantage à traiter séparément la « proximité avec les communautés » et la « proximité avec le risque ». Les intermédiaires deviennent à la fois une couche d’isolation du risque et un filtre du pouvoir.

Ce n’est pas seulement un problème du secteur philanthropique. Cela relève du même ensemble de transformations structurelles que la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement, la régionalisation, la prudence accrue des capitaux, la montée de la conformité transfrontalière et la préférence des organisations internationales pour des « résultats mesurables ».

Le véritable test : les intermédiaires peuvent-ils prouver qu’ils se réduisent

Pour juger si un organisme de regranting a une valeur publique, il ne faut pas seulement demander combien de fonds il a gérés ou combien de partenaires il a couverts, mais s’il crée un chemin plus court, plus transparent et voué à disparaître.

Si, dans dix ans, un intermédiaire est toujours aussi important qu’aujourd’hui, ce n’est pas forcément un succès ; cela peut signifier qu’il s’est figé en un nouveau nœud de pouvoir. À l’inverse, s’il peut transférer de façon continue une partie des flux financiers, des droits sur les données, du pouvoir de gouvernance et du pouvoir de négociation aux organisations locales, cela signifie qu’il favorise un changement structurel, et pas seulement une optimisation des processus.

C’est aussi le critère le plus important de cette vague actuelle de regranting philanthropique : il ne s’agit pas de savoir si les fonds ont été distribués via un intermédiaire, mais de savoir si, après ce passage par l’intermédiaire, les organisations locales sont plus proches d’obtenir directement des ressources, de participer directement à la gouvernance et de définir directement leur propre agenda.

Si la réponse est non, alors ce que l’on appelle « autonomisation » n’est qu’une dépendance plus raffinée.

ConclusionAujourd’hui, la philanthropie pour la protection et le climat est en train de devenir un reflet des transformations de la gouvernance mondiale. Elle montre une réalité de plus en plus claire : les ressources internationales ne se dirigent pas automatiquement vers les endroits qui en ont le plus besoin, mais vers ceux où il est le plus facile de les institutionnaliser.

Le mécanisme de re-subvention en lui-même n’est pas le problème. Le véritable problème est de savoir s’il sert à réparer les fractures du système mondial, ou à institutionnaliser ces fractures comme une nouvelle norme.

En ce sens, le secteur philanthropique est confronté non pas à une optimisation technique, mais à un choix politique : s’agit-il de mettre en place une chaîne de financement plus longue, ou une chaîne de pouvoir plus courte.

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  1. https://www.insidephilanthropy.com/home/conservation-philanthropys-regranting-boom-is-outrunning-its-own-accountabilityPrincipal

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