Affaires mondiales
Dix ans de l'arbitrage de la mer de Chine méridionale : les Philippines, pivot de la gouvernance maritime, et la reconstruction de l'ordre régional
À l'occasion du dixième anniversaire de l'affaire d'arbitrage en mer de Chine méridionale, les Philippines poussent à la création d'un centre maritime de l'ASEAN, reflétant les profondes transformations structurelles de la gouvernance maritime mondiale, qui passe d'une confrontation juridique à une coopération multilatérale, ainsi que la tendance à long terme de la restructuration de l'ordre régional.
Une réflexion sur un jalon
Le 12 juillet 2026, les Philippines marqueront le dixième anniversaire de la sentence arbitrale sur la mer de Chine méridionale. Cette décision, rendue en vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, avait été considérée comme un jalon de l'État de droit international, mais elle est aujourd'hui dans une impasse sur le plan de l'exécution. Dix ans plus tard, Manille ne s'attarde pas sur le récit de la victoire juridique, mais fait discrètement avancer une stratégie plus significative à long terme : l'installation du Centre maritime de l'ASEAN (ASEAN Maritime Center) aux Philippines.
Cet événement reflète une profonde restructuration en cours dans la gouvernance mondiale des océans : passant d'une confrontation juridique à somme nulle à une coopération multilatérale pragmatique. Pour les Philippines, un archipel de plus de 7 600 îles, dont le littoral figure parmi les plus longs du monde, l'océan n'est pas seulement une artère vitale, mais aussi une pierre de touche de la résilience de l'ordre régional.
Cinq défis structurels
La difficulté de la gouvernance océanique à laquelle les Philippines sont confrontées reflète essentiellement la crise systémique du système océanique mondial. Les cinq défis énumérés dans l'article original – pression environnementale, criminalité transnationale, changement climatique, décalage institutionnel et fossé technologique – dépassent chacun la capacité de réponse d'un seul pays.
Les données environnementales sont alarmantes : plus de 90 % des récifs coralliens des Philippines sont classés comme étant en mauvais ou moyen état, seuls 10 % conservent encore plus de 50 % de couverture corallienne vivante ; 87 % des stocks de poissons marins étaient déjà surexploités en 2017. Derrière ces chiffres se cache le point de basculement de l'écosystème marin mondial. Le changement climatique est plus direct : le niveau de la mer aux Philippines augmente de 5,7 à 7 mm par an, près du double de la moyenne mondiale, et on prévoit que 13,6 millions de personnes devront être déplacées d'ici 2100.
La criminalité transnationale et la pêche illégale constituent une autre menace. La surveillance par satellite montre que les activités suspectes de pêche illégale dans les eaux philippines ont augmenté respectivement de 9,6 % et 10,5 % en 2023 et 2024, et la seule pêche illégale dans les eaux municipales entraîne une perte de revenus d'environ 92,9 millions de dollars par an. Cependant, les capacités d'application de la loi des Philippines sont limitées par le manque de navires de patrouille, d'équipements de surveillance et de personnel, ce qui fait que les « droits sur le papier » peinent à se traduire en contrôle effectif.
Sur le plan institutionnel, bien que la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer fournisse un cadre juridique, ses mécanismes d'exécution sont faibles. Le fossé technologique permet aux pays développés de dominer dans les domaines de la surveillance océanique, des énergies renouvelables et de la biotechnologie, tandis que les pays en développement sont de plus en plus marginalisés.
Stratégie à deux volets : la dialectique du droit et de la coopération
Face à ces défis, les Philippines adoptent une stratégie à deux volets : l'un insiste sur la diplomatie juridique pour défendre les droits maritimes fondés sur la Convention ; l'autre, via la plateforme de l'ASEAN, promeut une coopération pragmatique, en particulier aux points d'intérêt commun avec la Chine. Cette stratégie n'est pas contradictoire, mais complémentaire.
L'article original indique que les Philippines et la Chine ont déjà lancé certaines coopérations dans les domaines de la recherche scientifique marine conjointe, de la protection des pêcheries, de la communication entre garde-côtes et de la surveillance environnementale, qui sont incluses dans le mécanisme de consultations bilatérales (BCM). La création du Centre maritime de l'ASEAN tente d'intégrer cette coopération bilatérale dans un cadre multilatéral, évitant ainsi d'être prise en otage par les jeux de pouvoir des grandes puissances tout en renforçant l'efficacité de l'action collective.La logique stratégique de cette approche réside dans le fait que le caractère de bien public de la gouvernance maritime empêche tout pays d’agir seul. Même dans un contexte de différends de souveraineté non résolus, des domaines tels que la protection de l’environnement marin, l’aide humanitaire et la lutte contre la criminalité transnationale offrent encore un vaste espace de coopération. Les missions du Centre maritime de l’ASEAN – garantir la liberté de navigation, renforcer la sécurité maritime et coordonner la surveillance régionale – se concentrent précisément sur ces sujets « peu sensibles ».
Centre maritime de l’ASEAN : du symbole à l’institution
En mai 2026, lors du 48e Sommet de l’ASEAN, les États membres ont officiellement approuvé la création du Centre maritime de l’ASEAN, dont le siège est fixé aux Philippines. La signification politique de cette décision ne saurait être sous-estimée : elle marque la première fois que l’ASEAN dispose d’une institution maritime physique, et non plus simplement d’une déclaration.
Le centre se positionne comme « un pôle de coopération, non une plateforme de confrontation ». Ses missions essentielles comprennent : maintenir la liberté de navigation et la fluidité des échanges dans les eaux d’Asie du Sud-Est (en particulier en mer de Chine méridionale) ; renforcer la surveillance du trafic maritime et la prévention des accidents ; et intégrer les mécanismes d’action des 11 États membres. Les questions non traditionnelles de sécurité – comme la sécurité alimentaire, la réponse humanitaire et la prévention des catastrophes – sont prioritaires, ce qui correspond précisément aux besoins les plus pressants des Philippines et aux domaines où elles peuvent apporter leur expérience.
D’un point de vue structurel plus profond, la création de ce centre reflète l’évolution du régionalisme en Asie du Sud-Est : face à l’intensification de la concurrence entre grandes puissances, les petits et moyens États tentent de renforcer leur capacité de négociation par une action collective institutionnalisée, évitant ainsi de devenir un échiquier. Les Philippines, en tant que pays hôte du centre, n’acquièrent pas seulement une influence géopolitique, mais assument également la responsabilité exemplaire d’une « puissance moyenne » dans la gouvernance maritime.
Les transformations potentielles de l’économie bleue
L’efficacité de la gouvernance maritime doit en fin de compte se concrétiser sur le plan économique et social. Les données citées indiquent que le secteur maritime philippin était évalué à 1,01 billion de pesos en 2024, soit 3,8 % du PIB, employant environ 2,39 millions de personnes ; l’ensemble du secteur maritime de l’ASEAN représente une production annuelle d’environ 2,4 billions de dollars. Plus frappant encore, les études montrent que si les investissements conjoints de la Chine et de l’ASEAN dans l’économie bleue atteignaient entre 2 et 3,7 billions de dollars entre 2020 et 2050, ils pourraient générer un bénéfice net de 8,2 à 22,8 billions de dollars.
Ce potentiel économique constitue une incitation puissante à la coopération. Si le Centre maritime de l’ASEAN parvient à jouer le rôle de plateforme de partage des connaissances, de transfert de technologie et de coordination des investissements, l’économie bleue pourrait devenir un nouveau moteur de l’intégration régionale. Les Philippines ont ainsi l’opportunité de passer du statut d’importateur de capitaux à celui de pôle de coopération, attirant à la fois les fonds et les technologies de la Chine tout en conservant la mainmise sur les règles au sein de l’ASEAN.
Perspectives : un laboratoire mondial de la gouvernance maritime
À l’occasion du dixième anniversaire de l’affaire de la mer de Chine méridionale, la gouvernance maritime mondiale se trouve à la croisée des chemins. La tension entre la logique traditionnelle des jeux de grandes puissances et la logique institutionnelle du multilatéralisme s’exprime avec le plus d’acuité en Asie du Sud-Est. La création du Centre maritime de l’ASEAN est, par essence, une expérience : elle tente de reconstruire, sur les ruines des différends de souveraineté, un ordre de coopération fondé sur des intérêts communs.La stratégie à deux volets des Philippines dépend de trois variables : d'abord, le maintien de la cohésion au sein de l'ASEAN, afin d'éviter que certains États membres ne basculent dans une dépendance unilatérale ; ensuite, la tolérance de la Chine envers les mécanismes multilatéraux, à savoir si elle passera d'une pression bilatérale à une coopération régionale ; enfin, l'amélioration de la capacité de gouvernance des Philippines elle-même, pour éviter que les institutions ne tournent à vide.
Il n'existe pas de réponse définitive à la gouvernance océanique, mais une tendance devient de plus en plus claire : l'ordre maritime du XXIe siècle ne sera plus déterminé par les flottes ou les décisions de justice d'un seul pays, mais par un réseau tissé par d'innombrables nœuds comme le Centre maritime de l'ASEAN. Les Philippines tentent de devenir un hub clé dans ce réseau – non pas en prenant parti dans les différends, mais en créant des options dans la coopération.
(Fin)
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